12/03/2015

Puisque c'est comme ça, moi je vais te laisser...

Venant de voir le Temps Présent consacré aux accidents ferroviaires en Suisse, dont celui de Granges-Marnand, je dédie au jeune conducteur tué mes lignes et les republie, avec émotion.

 

-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

 

(03/08/13) 

Je sais, tu es victime d'une mauvaise passe. Plusieurs éboulements, dont l'un provoqua un déraillement. Qui tous amenèrent de longues coupures, forcément. Je sais aussi, tu as transporté beaucoup de passagers depuis que tu existes. Mais maintenant, cette collision, c'en est trop, belle Ligne de la Broye.

Toi que j'ai connue quand j'étais petit. Quand je m'empressais de quitter la ville pour filer chez une grand-mère que j'adorais. La campagne, le grand air, la liberté. Ton départ sur ce bout de voie à Lausanne, numérotée 70, va savoir pourquoi mais peu importe. Puis, cette montée par le Lavaux et, tout en haut, l'émancipation de ta grande sœur à Palézieux pour entrer, toi aussi, dans ta vie d'adulte solitaire. Car tu es unique dans tous les sens, ne l'oublions pas.

Et les courbes qui s'enchaînent les unes après les autres, ce passage en pleine nature, presque sauvage, avant de s'engouffrer dans le tunnel sur lequel orne, à son entrée Nord, une effigie du général Guisan. Puis, après, le tronçon quasiment rectiligne où, toi aussi, tu veux montrer que tu aimes la vitesse, coursant la Broye et passant, justement, là où le sort t'a joué un très mauvais tour avant-hier. Et enfin, ton arrivée à Payerne rejoignant fièrement tes cousines de Fribourg et Yverdon. 

Savais-tu que je te connaissais et t'aimais à ce point? Sûrement pas. Mais voilà, tout a une fin. Les trains suisses m'ont pendant longtemps inspiré confiance. Quelque chose s'était déjà cassé lorsque les contrôleurs ont été retirés des petites lignes. À part contrôler les billets, ils étaient là, rassuraient. C'est sûrement pour ça, d'ailleurs, que je t'ai connue si jeune. Sans eux, les premiers temps, c'était dur, ça faisait bizarre. Cependant on s'habitue à tout, même à ce que l'on aime pas.

Mais je ne savais pas. Je ne savais pas que chaque fois que je montais dans un train chez toi, il y avait un risque qu'un autre arrive en face. Ou plutôt, je me convainquais que c'était impossible. Pas en Suisse! Eh bien oui. Malgré tout, avant-hier, on a encore eu de la chance. Les conducteurs ont pu freiner un peu, l'un a même eu le temps de s'arrêter. N'imaginons pas si cela avait été ailleurs, sur les courbes, dans le tunnel, de nuit. Mais une autre chose s'est cassée, la confiance.

Même si je ne viens plus chez toi que pour le plaisir, maintenant que je sais ça, je vais y réfléchir. Peut-être est-ce un aurevoir, peut-être un adieu. Je sais bien, le risque zéro n'existe pas et tu leur coûtes, à tes parents. Mais s'ils t'entretenaient mieux et t'offraient un système de sécurité moins archaïque, ce sera un aurevoir et l'on retrouvera notre passion de ma jeunesse.

Sinon tant pis, ne m'en veuille pas. Toi, je suis sûr que tu me comprendras.

Commentaires

Les arguments des conducteurs de trains que j'ai entendus hier à Mise au point (RTS) sont terriblement pertinents. Avant, il n'y a pas si vieux, il y avait un chef de train, des chefs de gare, et le conducteur. Chacun son rôle.

Maintenant, sur les lignes régionales, le mécanicien de locomotive doit tout faire seul. L'occasion ici de leur tirer un immense coup de chapeau et de bien signifier aux CFF qu'ils ont intérêt à augmenter d'autant les systèmes de sécurité. Il semble qu'ils aient compris le message d'après leurs dernières déclarations, les conclusions de l'accident de Bâle pointant du doigt elles aussi ce système de signalisation et sécurité qui n'a pas évité l'accident de Granges-Marnand.

Écrit par : Danijol | 05/08/2013

L'on apprend aujourd'hui que la famille du mécanicien décédé porte plainte contre les CFF, pour plusieurs disfonctionnements.

Il semble que cela soit bien pertinent.

Écrit par : Danijol | 16/12/2014

J'aimerais recommander l'émotionnant Temps Présent de ce soir sur les accidents ferroviaires en Suisse, dont celui de Granges-Marnand.

À noter une information extrêmement désagréable que j'y ai apprise, un accident similaire a été évité de justesse deux mois après, à la même gare.

Si par impossible la famille de Jonathan (le malheureux jeune conducteur tué) devait lire ces lignes, en sachant plus maintenant, j'aimerais lui apporter un immense message de soutien.

Je voudrais lui dire que je dédie mon petit texte à Jonathan et le republie aujourd'hui. Car à titre exceptionnel et à cause de l'émotion, je glisse ici que, moi aussi, j'étais bien parti pour devenir conducteur de train.

Écrit par : Danijol | 12/03/2015

J'ai moi aussi suivi le reportage relatif l'accident de train de Granges-Marnand. Et il est toujours triste de déplorer des victimes humaines, encore davantage lorsqu'elles sont jeunes et commencent une carrière professionnelle.

Je m'incline naturellement devant la souffrance du père de la victime.

J'avoue cependant avoir été un peu déstabilisé par le mélange entre pathos et technique que la TV romande nous a distillé, émission où il s'agissait de se pencher sur la sécurité dans la signalisation des CFF.

Écrit par : Michel Sommer | 14/03/2015

Oui, et il y en a quand même beaucoup des incidents ou accidents aux CFF... émotion.

Écrit par : A.G. | 14/03/2015

@M.Sommer : N'avez-vous jamais remarqué que la TV romande est spécialiste des pathos soit techniques, émotionnels et sensationnels surtout, il suffit de regarder certaines émissions dont le 19.30 pour constater que le scoop est le premier souci des présentateurs, la véritable information du public vient après. (Toujours en commencement de diffusion: c'est une information exclusive de la TSR, annoncée en début d'émission) tout ça pour l’esbroufe qui ne rime à rien vu les moyens d'informations dont disposent les téléspectateurs. Si cela continue le niveau de TF1 sera dépassé dans pas longtemps.

Écrit par : grindesel | 17/03/2015

Les commentaires sont fermés.